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  C’est un après-midi tranquille de novembre, comme il s’en fait souvent en Touraine. Un après-midi un peu brumeux, un peu pluvieux ; pas réellement froid, mais absolument pas chaud. En début de semaine — un lundi, un mardi peut-être, pas plus loin —, en cette heure allongée artificiellement par le déjeuner, une heure qui en paraît durer deux. Le café absorbé peu de temps auparavant peine à réveiller les sens embrumés par une digestion lente, et l’on se dit que l’on ferait bien une petite sieste.

  Hélas, on sait que c’est impossible ; il y a le travail. Il faut remplir l’assiette du lendemain, alors on retourne au bureau, à trois mètres de la cuisine, on s’avachit plus que l’on ne s’assied dans le fauteuil de similicuir, on lit ses mails.

  Finalement, le curseur de la souris s’attarde sur le fichier ouvert dans la matinée. Hésitant, il reste suspendu l’espace d’un dixième de seconde ; le temps pour l’esprit de se mettre en condition, de tenter une dernière fois de dissiper la douce torpeur qui le bride — un échec, bien entendu. Et on clique. Il faut bien s’y mettre.

  Le boulot avance doucement, mais il avance ; petit à petit, on se sent plus gaillard, plus rapide dans l’exécution, plus exact dans l’écriture.

  C’est à ce moment que le meuble sobre et fonctionnel, l’ami de tous les succès, le confident de toutes les déconfitures, le plan de travail, le plus fidèle allié du besogneux, tremble. Ou de manière plus précise, il frémit. Imperceptiblement d’abord, si peu que l’on pourrait croire à la résonance du ventilateur du PC à travers les épaisseurs de métal et de contreplaqué, puis plus fort. Rapidement, on ouït un grondement sourd, et les pots à crayons commencent à sautiller, guillerets. Une feuille qui traînait sur le bord de table vacille puis choit mollement. Elle termine sa course dans un bruit que l’on devine feutré à défaut de réellement l’entendre.

  Maintenant, c’est l’immeuble entier qui semble vaciller. Les crayons et gommes, carnets et encres posés ça et là sur les étagères prennent vie à leur tour. Le papier se souvient de son ancienne vie forestière, les liquides désirent retrouver leur liberté fluide et la gomme retourner à l’hévéa de sa naissance.

  Et brusquement tout cesse.

  Le bureau ne frémit plus. Paperasse et fournitures ont abandonné soudainement leurs velléités d’affranchissement. Dans l’appartement ne reste plus que le silence épais, presque gênant tant il tranche avec les trépidations sonores qui, quelques instants auparavant, narguaient arrogantes la tranquillité monacale du lieu.

  Perplexe, on se lève et l’on jette un œil par la fenêtre. Sur la route en contrebas, trois géants de métal. Un camion de chantier massif, brun de poussière, benne relevée, dégorge un bitume noir et brûlant dans la gueule d’un engin plus énorme encore. La bête avale cette matière granuleuse et collante et, derrière elle, la recrache par un conduit évasé tandis qu’en avançant, sa masse colossale aplanit le goudron tout juste déposé.

  Enfin, le dernier des monstres, le plus modeste en taille mais non le moindre en poids. Minuscule dans une cabine qui l’est tout autant, son conducteur peine à manœuvrer la vingtaine de tonnes du rouleau compresseur. Sur son trajet, la chaussée enfoncée de plusieurs centimètres forme un chemin large de deux mètres de bitume compacté, déjà foulé par des ouvriers en gilet jaune et casque blanc, qui portant pelle, qui portant pioche, pressés d’aller combler dans les vapeurs toxiques les quelques imperfections qui pourraient subsister le long des trottoirs.

  Des insectes. Minuscules mais indispensables auxiliaires autour de leur reine impotente et démesurée, dont l’abdomen au large oviscapte dépose par quintaux sur le sol ravagé une progéniture morte-née agglomérée en une fange malsaine mais qui serait incapable seule d’assumer la finalité de ce pourquoi elle fut conçue : recouvrir de cette substance sale la création et la rendre, enfin, praticable pour la colonie.

  À cet instant, on se rend compte que l’esprit divague. On soupire, on cligne des yeux, et on regarde en face la réalité : les ouvriers refont la route après avoir achevé la voie du tramway. Les engins se mettent en branle, et à nouveau le grondement reprend. Il durera jusqu’au soir, on le sait, alors on met un peu de musique, on monte le volume en espérant que Brahms nous distraira des bruits extérieurs et du tremblement des objets familiers.

  Retour au boulot.

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