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Embouteillages nocturnes, quartier Sanitas

 Avenue Jacques Duclos. La route déroule, lente et morne, ses kilomètres désolés d’asphalte brumeux.
Dans l’habitacle, au contraire, il fait chaud, trop chaud. Voilà un quart d’heure maintenant que l’on est bloqué et que l’haleine se condense sur les vitres froides. Tout à l’heure encore, il faisait jour, mais à présent le soleil décroît. Pour ne rien arranger, le temps se gâte ; le soir n’est pas encore là, cependant la journée agonisante est plus sombre encore que certaines nuits.
On regarde par la fenêtre les arbres en sommeil, sombres géants dénudés alignés sur le bord de la route ; haie d’honneur pour ceux qui rentrent du travail, compte à rebours avant le retour chez soi. L’attente est longue.

  Tout soudain, la berline devant avance. Le conducteur, trop heureux de cette mobilité revenue, met pied au plancher. Par réflexe, on coupe l’aération ; un nuage noir s’échappe du pot. La voiture s’élance, parcourt deux mètres ; le conducteur freine. Pile. On fait de même, moins rapidement. Inutile d’épuiser les freins. La file avance par à-coups, on le sait, aussi ne se presse-t-on pas.
La fois suivante, on ne prend même pas la peine d’aller de l’avant. On laisse l’écart se creuser. On imagine une vue aérienne : la longue file de véhicules pare-chocs contre pare-chocs se scinde en deux moitiés ; la première s’écoule lentement dans la campagne, la seconde, immobile, embolise l’artère jusqu’aux portes de la ville, sa lenteur gagnant même l’intérieur de la cité où, on le sait, nombreux sont ceux qui déjà luttent pour progresser dans les carrefours encombrés, empuantis des vapeurs de diesel d’un trafic coagulé.

  Derrière, le conducteur d’une fourgonnette klaxonne. Le bruit strident couvre un instant le ronronnement des moteurs, se tait, puis reprend. Le gentilhomme derrière le volant ne supporte pas qu’on ne le laisse pas parcourir les cinq mètres qui le séparent maintenant des chanceux de l’avant. Il réitère son avertissement, les sourcils froncés ; il y adjoint un juron. On ne l’entend pas, mais il est aisé de lire sur les lèvres. Suit un appel de phares. On pourrait descendre et expliquer à ce gentleman comment un homme civilisé est censé se comporter dans ce genre de situation, mais on préfère finalement la tranquillité à un acte héroïque. On lève la pédale d’embrayage, juste assez pour avancer mollement de quelques mètres. Derrière, le rustre se croit pilote et fait vrombir le moteur. Avance. Cale. Peine à redémarrer.
On rit, on pense « Bien fait pour toi » et presque aussitôt, on oublie.

  Sur la voie de gauche, des voitures filent en sens inverse, prestes. Brefs éclairs sonores ; cuivres désaccordés sur fond de cordes assourdis. Dans la lumière des phares, on aperçoit parfois, collés aux vitres, des visages d’enfants ébahis observant le bouchon long d’une lieue.
Bien loin, où la nuit est complète mais où l’on sait se trouver un rond-point, cela semble progresser. Le route dégorge. Les citadines avancent. Vingt mètres devant, un bus vibre puis roule, lentement d’abord. Après deux secondes, il accélère. Impossible de s’y tromper, quelque chose s’est décoincé. Le caillot se résorbe. La file avance. Devant, la berline noire rugit. On démarre à nouveau, et on atteint une vingtaine de km/h. On poursuit, fluide. Le rond-point arrive vite. Il est large et nu. Au milieu, une voiture de police, gyrophares allumés. Sur le bas-côté, deux accidentés indemnes.
On prend acte. « Ah, c’est pour ça. »

On rentre chez soi. Derrière, le conducteur de la fourgonnette accélère et double. On sait qu’un jour, lui aussi attendra au bord du giratoire.

Sans doute n’y songe-t-il pas.

 

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