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« La Loire est grosse ».

  Le statut d’une amie sur un réseau social pique ma curiosité. Il me faut aller voir – la nature a toujours quelque chose d’attirant dans ses débordements. Je dois regarder de mes yeux le fleuve gonflé des trombes tombées depuis mi-décembre, les arbres tordus baignés par le flux opaque et glacé, les berges terreuses et leurs pelouses saturées d’eau, les troncs et arbrisseaux arrachés à la glèbe, pourris déjà, rongés d’humidité.

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« La Loire est grosse », en effet, et c’est plaisant, mais pas autant qu’imaginé. Sa centaine de mètres de largeur charrie une boue marron vers l’aval, certes, et son débit accru s’engouffre sous le pont Wilson avec une puissance majestueuse ; il n’y a plus trace des bancs de sable sur lesquels on aime à se dorer aux beaux jours, et les îles arborées voient leur surface réduite à portion congrue.

  Cette vision ravive quelques souvenirs lointains – relativement, à peine deux décennies. Souvenirs d’éclaboussures en bottes Aigle dans les quarante centimètres d’eau au fond d’un jardin inondé, sous un crachin froid négligemment jeté là par un plafond grisâtre de nuages au déplacement lent, comme engourdis eux aussi par la morosité climatique. La rivière passait sous la haie de buis censée empêcher une chute inopinée dans le courant – et courant il y avait pourtant dans ce bout de jardin, très léger, qui chahutait les pointes vertes du gazon rendu à la nature dès les premiers jours de novembre.
En remontant vers la maison, on apercevait la peupleraie au-delà, inondée elle aussi. Quelques jours par an, elle prenait l’aspect irréel d’ un grand lac arboré, d’une mangrove exagérément haute et claire, un bayou à l’échelle Sarthoise.

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  Ici, le fleuve aurait à lui seul englouti deux fois la peupleraie. Ce n’est pas la crue du siècle ; malgré cela, le courant est fort, le vent aussi, et c’est avec bruit que l’eau brune coule le long des berges. Un cormoran passe, qui me regarde presque amusé par l’expansion de son habitat. Courte victoire pour lui. Je fais mine de le photographier, et l’animal plonge. Dommage. Quelques coureurs nous doublent, en pleine conversation.

On traverse le Pont de Fil. Vertige. Le pont bouge légèrement sous les assauts du vent. D’en haut, la Loire impressionne moins. Les arbres ont les pieds dans l’eau, mais je ne parviens pas à m’en soucier : les quais demeurent encore très praticables.

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La crue du siècle n’est pas pour tout de suite, semble-t-il, et pourtant, la Loire était grosse.

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