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  Devant la grande baie vitrée, la bataille est rude. La foule s’accumule en une file épaisse et désordonnée. Les cordons installés préventivement pour éviter les bousculades ont cédé depuis bien longtemps, et c’est maintenant une masse grouillante d’humains, en sueur malgré la froidure de janvier, qui attend l’ouverture des soldes d’hiver. En retrait, la police observe prudemment les mouvements fluctuants de l’amoncellement d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, d’enfants, de valides et de handicapés. Les hommes en bleu, casqués et caparaçonnés de noir, matraque électrique au côté, sont protégés derrière de solides barrières doublées de barbelés. De temps en temps, un des véhicules anti-émeutes braque sa lance à eau contre la presse vociférante sans toutefois parvenir à la refroidir ; tout au plus s’attire-t-il quelques jets de pavés de la part des plus virulents – souvent de jeunes mâles à demi nus.

  Soudain, le décompte se fait entendre. Les visages se figent et les poings tressaillent. Dès l’ouverture du rideau de fer blindé, les gens se précipitent à l’intérieur sans plus prêter attention à ceux avec qui ils discutaient pourtant quelques secondes auparavant. Je vois une femme pousser sans ménagement son mari pour parvenir se glisser avant lui dans l’espace entre le sol et le bas du volet d’acier à peine relevé. La bousculade dégénère rapidement : les vieillards sont jetés au sol par la poussée brutale de centaines de corps ; les enfants sont séparés de leurs parents sans même que ces derniers ne tentent de les protéger. Rapidement, les malheureux sont piétinés par la foule déchaînée. Leurs pleurs stridents et leurs vagissements effrayés cessent bientôt, noyés par le mugissement sourd de leurs semblables en furie, étouffés par le martèlement continu de leurs pieds innombrables.

  C’est au rayon des vêtements que je rencontre les premières véritables empoignades. Entre les pulls éventrés, les collants filés et les sous-vêtements en désordre, plusieurs femmes en sont venues aux mains. Un instant, une grande brune semble dominer, mais une petite blonde lui enfonce par surprise son talon aiguille dans le mollet. Avec un cri de rage inarticulé, la brune arrache la chaussure de sa jambe et entreprend d’en frapper son adversaire. Les autres femmes profitent de la diversion pour lui subtiliser ses courses et s’enfuient en courant.

  En tête de gondole de l’espace télévision, la foule acclame les lutteurs : pas moins de trente personnes réunies en cercle encouragent deux hommes de forte carrure. L’enjeu est énorme : l’achat d’un écran plat d’un mètre trente de diagonale pour seulement 75% de son prix habituel. « Il fait aussi 3D », me signale-t-on. Tout s’explique. Un peu à l’écart des supporters turbulents, un petit homme replet prend les paris, l’air légèrement exaspéré. Sur sa veste, j’aperçois un badge aux couleurs de l’établissement : « Chef de rayon ». J’envisage d’aller miser, mais une clameur interrompt mon élan : au centre du cercle, l’un des deux gladiateurs, l’arcade ouverte, vient de briser d’un coup sec la nuque de son opposant. Le chef de rayon se précipite pour désigner le vainqueur. Le bras cassé du gagnant l’empêche de transporter seul son acquisition, mais le client est roi : le petit homme dodu fait prestement envoyer un taxi puis prend le large après une débauche de révérences mielleuses accompagnées de formules obséquieuses.

  Dans l’allée informatique, deux familles s’affrontent. Le combat est bref : l’une des deux comprend deux enfants de plus, un surnombre fatal à l’autre camp. Hélas, au moment où le père de famille victorieux allait s’emparer d’une tour à prix cassé, un jeune adulte surgit de derrière une cloison, garrotte l’homme avec un cordon USB – sûrement pioché dans le bac « tout à 2€ » – et s’échappe avec le butin qu’il convoitait. Il poursuit sa course quelque temps, louvoyant entre les marchandises jonchant le sol et les acheteurs excités, mais alors qu’il tentait de partir sans payer, son échappée connait une issue tragique : il est abattu d’une balle dans le genou par un vigile.

  Je poursuis mon chemin dans le magasin, jetant de temps à autre des regards vers la coursive de l’étage supérieur : de temps en temps, un corps en habit de travail en tombe. Une jeune femme enthousiaste me signale que des clients en colère ont pris à partie le personnel administratif et que le directeur pourrait être renversé d’une minute à l’autre – pour la troisième fois depuis l’ouverture. Je refuse un poste de sous-secrétaire du bientôt-futur directeur de la gestion des stocks et accélère en direction de la librairie.

  La déception une fois sur place est à la mesure de mes attentes. Un employé visiblement très occupé à fêter la nomination du troisième directeur répond de mauvaise grâce à mes questions insistantes : non, il n’y a pas de science-fiction, non, pas de classiques non plus, ce sera « 49 nuances de Gris » – avec le DVD offert – ou bien le dernier Jika Rolling. Toutefois, en fouillant un peu entre derrière les empilements de ce que je peine à appeler « littérature », je parviens à trouver un livre de poche esseulé. Je ne prends pas la peine d’en lire le titre et file vers la sortie.

  Aux caisses, une angoisse sourde me prend aux tripes. Le nouveau directeur a mis en place un cordon de sécurité. Ses ordres sont clairs : personne ne doit repartir les mains vides, clament les haut-parleurs. Ceux qui essaient sont refoulés vigoureusement et se voient enjoindre de revenir avec au moins cinquante euros de produits manufacturés. Par chance, je tombe sur une hôtesse de caisse compatissante – une des seules fidèles du second directeur à n’avoir pas été exécutée après sa chute – qui accepte d’enregistrer mon livre. Une fois passé, je cours. J’ai peu de temps, je le sais : déjà, les gorilles sont à mes trousses.
À bout de souffle, je parviens à l’entrée mais mon espoir d’en sortir s’évanouit aussitôt : le directeur a corrompu la police. Un fait rare, mais j’aurais pu m’y attendre en regard de la conjoncture difficile. Un barrage a été établi devant la baie vitrée, où les fonctionnaires vérifient scrupuleusement le montant du ticket de chacun.

La suite s’annonce ardue.

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