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  Il se tient là, seul, abandonné de tous. Il git au milieu du plateau constellé de miettes brunes, c’est le dernier cookie, celui dont personne n’a voulu. Non qu’il soit particulièrement laid ou qu’il dégage une odeur différente ; c’est même le contraire : aussi rond qu’il est permis, légèrement moelleux, sa croûte dorée dégage un arôme subtil de chocolat, dont des pépites parsèment le cœur encore tendre.
Il n’a plus la chaleur de la pâtisserie tout juste sortie du four, mais on sait qu’il s’accommoderait fort bien des derniers centilitres de thé restant au fond du mazagran. Cependant, il est seul et voué à le rester un certain temps : autour de la table, nul n’ose tendre la main vers lui, et pourtant, tous désirent ressentir une fois encore la sensation délicieuse de la petite pâtisserie croquant sous les mâchoires avides avant de fondre lentement, distillant petit à petit ses arômes jusqu’à ce que paraisse enfin, au moment de déglutir la dernière bouchée, un goût de fleur d’oranger ténu et cependant reconnaissable entre cent autres. Nul n’aura l’audace de se saisir du dernier cookie, car chacun sait que si l’audace les en prenait, ils devraient affronter dans l’instant les regards lourds de reproche du reste de la tablée et essuyer leurs remarques assassines.

« Alors comme ça, on prend le dernier cookie ? »

« Tout de même, tu aurais pu demander qui en voulait… »

« Ça va, tu te fais plaisir ! »

  On les devine par avance, ces saillies frappées du sceau de la dignité outragée, pour les avoir soi-même pratiquées avec délectation lors de repas précédents. On formule même dans sa tête quelques réponses bien senties que l’on s’apprête virtuellement à asséner avec force effets de manches – absentes, il fait plutôt bon dans la pièce.

  « Messieurs-dames, où il y a de la gène, s’entend-on presque répondre, ne réside nul plaisir, aussi vous délivré-je de ce fardeau que l’on nomme mauvaise conscience. Que dis-je, je vous en libère, et en engloutissant cette dernière et généreuse pâtisserie, c’est votre vie que je vous rends. Un jour, vous comprendrez et me remercierez. »

  On la trouve plutôt bien, cette réponse. On aurait tort de penser le contraire : voici un certain temps que l’on y songe, et l’on en a même perdu le fil de la conversation. Cela vaudrait presque le coup de manger le dernier gâteau. D’ailleurs, on est bien plus proche du plateau que les autres convives – d’au moins dix bons centimètres, on en jurerait. Ça saute aux yeux, c’est évident : on est destiné à ingérer le délicieux cookie. Aveugle celui qui penserait autrement.
Fort de ces certitudes, on se redresse sur sa chaise. Le corps est prêt, tendu, le discours peaufiné – on s’apprête à écrire une page majeure de l’histoire de cette maisonnée. Le poing fermement posé sur la table, on va pour déclamer sa sentence lorsqu’une main s’avance vivement. Le geste est précis, rapide, la détente fulgurante. Le cookie quitte la table pour terminer dans le gosier de l’importun sis à droite. On ouvre la bouche pour protester, mais il est trop tard : le crime a été perpétré, la chance est passée, le temps des grands discours révolu.

  L’outrecuidant jette un regard alentour, conscient du silence. Les joues gonflées de nourriture, il hausse les sourcils en une tentative désespérée de faire passer son geste pour un acte innocent.
Alors, drapé dans une dignité de circonstance, on le tance :

« Ça va, tu te fais plaisir ! »

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