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  Aujourd’hui, je ne vais pas parler du soleil sur la ville après un hiver à rallonge. Je ne pondrai pas non plus un texte à vocation humoristique ou absurde sur les petites choses de la vie – et pourtant, je dispose d’un stock plus que conséquent.

Non, aujourd’hui, je vais vous parler de Philippe. Philippe, c’est un de mes clients. J’ai écrit quelques lettres pour lui, bossé sur son site internet, et en ce moment, je le vois une fois par semaine pour plancher sur son bouquin.

Parce qu’il a beaucoup de choses à raconter, Philippe.

Il faut dire qu’il n’a pas tellement eu de chance. Certes, il a un boulot sûr qui colle plutôt avec ses passions. Certes, il s’exprime bien. Certes, il ne semble pas différent de ces centaines de messieurs entre deux âges que vous croisez tous les jours dans la rue, s’en allant ou revenant du travail.

Pourtant, Philippe est malade. Depuis longtemps. Plus précisément, il y a dix-sept ans, il a fait sa première poussée de sclérose en plaques – SEP pour les intimes, et ils sont nombreux, hélas. Dix-sept ans, c’est plus d’un tiers de sa vie.

Alors qu’il était sportif, la SEP lui a ôté brutalement, à 30 ans, un privilège dont nous sommes dotés ; celui de marcher. Mais là où d’aucuns se seraient laissés emporter par la dépression, lui a refusé cet état. Il a commencé un travail quotidien de rééducation, et après des mois d’effort, il tenait debout à nouveau.

Vint ensuite l’année en béquilles. Puis avec une seule. Puis avec une canne.

Après cinq ans, il marchait de nouveau. Pas très vite, pas très longtemps, mais il était debout et décidé à continuer de se battre. Peu a peu, il a repris l’entraînement. Lui qui aimait courir dut remplacer les joggings par de la marche – et il marchait de mieux en mieux.

Malheureusement, la course lui restait inaccessible. Sa coordination était entamée, et encore aujourd’hui, il ne lui est guère possible de lever haut les pieds, si bien qu’en ville, il peine pour rejoindre nombre d’endroits.

Transports en commun, voitures, entrées de boutiques, butées, trottoirs… Il suffit de cinq malheureux centimètres pour que Philippe doive contourner et perde ainsi un temps précieux. Il suffit d’une voiture mal garée, en travers du trottoir, pour littéralement ruiner l’accessibilité d’un lieu donné. Il suffit d’une poubelle renversée pour l’empêcher d’aller où il souhaiterait – et je vous laisse imaginer le désastre pendant le chantier du tramway.

Philippe est un homme de convictions. Partant de ses propres difficultés, extrapolant à l’ensemble des personnes à mobilité réduite, il a choisi de faire de son combat une lutte au service de tous les citoyens frappés par le handicap.

En 2007, il a développé ses idées en un manifeste de dix-sept pages : le Pacte des Mobilités. Ce Pacte peut être résumé en six grands axes, tous ayant pour objectif de faciliter l’intégration du handicap et des handicapés au sein de la ville et du territoire.

Au terme de dizaines d’heures de travail, Philippe l’envoya aux élus et aux personnalités politiques de notre pays. Il voulait par ce biais faire connaître son combat et de proposer des mesures simples à mettre en œuvre pour remédier rapidement à certaines difficultés rencontrées.

Malheureusement, l’écho en fut faible et ses revendications restèrent lettre morte.

Mais il n’allait pas se laisser abattre. S’il ne pouvait changer quoi que ce soit par le haut, autant commencer par la base et toucher directement la population. Ce fut ainsi que Philippe choisit d’enchaîner les défis sportifs.

Depuis 2007, il participe à toutes les courses de son département et s’invente des défis : handi-marathon, aquathlon, traversée du lac Léman à la nage. En dépit de sa maladie, il les relève avec succès pour donner une portée à son combat. En vain.

Il fallait faire plus – viser bien plus haut. Une nouvelle fois, Philippe choisit d’affronter sa maladie – cette fois dans un milieu hostile. Après plus de 900 heures d’entrainement en chambre froide, il participa au marathon du Pôle Nord 2012 (UVU North Pole Marathon), une des courses les plus difficiles de la planète. Pendant 10h, sans interruption, il affronta des températures de -40°C. Sans boire, ni manger, ni se reposer. Il termina la course.

Philippe au Pôle Nord

Philippe au Pôle Nord

Lorsqu’il revint en France, il n’y avait personne pour l’accueillir. Il retourna chez lui seul et reprit sa vie habituelle, sans que rien ne change. Les trottoirs étaient toujours trop hauts, les voitures toujours mal garées, les normes d’accessibilité toujours inappliquées.

Il aurait pu se décourager, mais Philippe n’abandonne pas. Il ne lâche pas le morceau. C’est une question d’éthique personnelle. Par conséquent, cette année, il prendra part à une autre épreuve extrême : le marathon du Pôle Sud (Antarctic Ice Marathon).

Et ce, même si la sclérose en plaques s’accommode très mal du froid.

Même s’il a mis six mois à se remettre du précédent marathon du pôle.

Même si cela implique nombre de sacrifices qu’une personne, qu’elle soit valide ou pas, ne devrait jamais avoir à faire.

Tout ceci pour soutenir la cause des millions de gens en situation de handicap que l’on floue actuellement à grands coups de « Oui mais les normes d’accessibilité seront bien appliquées en 2015 ».

Parce que ce type a bien plus de tripes que je n’en n’aurai jamais.

  Si cela vous dit, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil chez lui, à lire le Pacte des Mobilités et à en parler.

Si je ne m’abuse, il sera le premier français à participer au marathon du Pôle Sud – mais ça, il s’en fout, il ne marche pas pour un record.

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