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  Le mois de mai a ceci de charmant qu’il porte un rude coup aux sombres ruminations volontiers entretenues durant la longue saison hivernale. L’allongement des soirées, la chant des oiseaux, l’odeur de fleurs et de rosée dissipent peu à peu l’humeur sombre nourrie depuis novembre avec une constance digne d’éloges.

Terminées, les mornes soirées peignoir-tisane brûlante du dimanche soir ! Effacés, les cernes profonds des matins difficiles dans l’atmosphère tiédasse de l’appartement gris ! Effacées, les matinées gâchées par l’accumulation de givre sur les fenêtres de la voiture, les gerçures brûlantes et les oreilles fouettées par le vent froid ! Voici le temps des géraniums au balcon, des semis en bacs, des fruitiers croulant sous d’arrogants toupets de fleurs roses et blanches, des bourgeons verdoyants et, dès la sortie de la ville, de le verdure des pousses de blé !

Se lever en semaine est presque un plaisir. Aux pieds, le carrelage frais est bienvenu et aide à rompre avec une nuit paisible et réparatrice. On profite de son café devant la fenêtre, regardant la ville s’éveiller peu à peu à mesure que les rues claires se remplissent progressivement de travailleurs empressés. On a le temps. Si l’hiver pousse à rester caché sous la couette et à sortir de sa couche bien plus tard qu’il n’est raisonnable pour une personne ponctuelle, le printemps bien entamé ne fait pas dans ce genre de simagrées – on saute du lit avec enthousiasme, parfois même avant que n’ait sonné le réveil. Parlons-en, de celui-là, d’ailleurs ; impertinent appareil en décembre, il devient inutile dès lors que l’on passe avril, car alors plus question de dormir dans le noir offert par des volets clos : il faut maintenant évacuer la chaleur emmagasinée dans la journée à travers les baies vitrées, et c’est fenêtres entrouvertes que l’on sommeille et que l’on s’éveille.

En lavant la vaisselle, on se prend à chantonner. Pas un air structuré ni même existant, plutôt une ritournelle improvisée, de celles que l’on n’ose que lorsque reviennent les beaux jours et que les sorties tiennent enfin plus d’une promenade agréable et non à une expédition polaire en état de sous-équipement flagrant. La toilette et l’habillage sont rapides, et l’on prend même, en passant, le temps de prodiguer quelques grattouilles aux animaux familiers en leur chuchotant quelque sottise à laquelle ils n’entendent rien mais dont le ton enjoué suffit à les contenter.
Ceci fait, on se chausse, on consulte sa montre, on constate que l’on est très en avance et que l’on pourra prendre le temps de flâner entre les platanes.

 

  On retrouve la rue toujours sifflotant. Les visages sont ouverts et d’aucuns arborent même un faciès satisfait. Légèrement hâlés, les gens sont bien plus enclins à sourire, ou du moins à ne pas considérer avec méfiance celui qui déciderait d’afficher une physionomie plus réjouie que l’habituelle grise mine du lundi.
À travers les effluves agressifs des pots d’échappement, on perçoit, de-ci de-là, la senteur de fleurs, de végétation mouillée artificiellement et de gazon fraîchement coupé par les jardiniers de la ville.
Mais après quelques mètres de cheminement ébaudi, machinalement, sans y penser, on commencer à se frotter les yeux. Une poussière, sans doute, qui s’est logée là. C’est plausible : le temps est assez sec. Cependant, comment expliquer alors ce besoin de renifler qui survient tout soudain ? D’où vient que l’on éternue, maintenant, et que l’on offre aux passants, au lieu du port altier du travailleur dynamique et enjoué, les yeux bouffis et le nez rouge de l’inadapté, celui qui s’enrhume hors saison ?

  La réponse, haute de vingt mètres, se dresse sur toute la longueur du boulevard, en deux rangs d’un parallélisme prétentieux. Bordant la route, soulevant le goudron de leurs racines épaisses comme une cuisse d’homme fait, ils toisent le passant de toutes leurs nouvelles feuilles encore pelucheuses. Les platanes. On l’oublie rapidement dès que vient juillet, mais l’allergie à leur pollen gâche le printemps de nombre de pauvres hères qui iront s’attrouper dès les premières chaleurs au comptoir des pharmacies, derrière lesquels d’heureux commerçants arrondiront leur chiffre d’affaire en leur vendant quantité de produits qui, à défaut de les soigner complètement, les feront au moins bénéficier de leur effet placebo.

En attendant de les rejoindre avec une ordonnance dûment signée, il ne reste plus qu’à trouver quelque réconfort en versant l’eau de son nez dans la senteur mentholée de mouchoirs à l’eucalyptus, alors que partout planent, légers, les cotonneux allergènes.

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