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  « Tiens, si je me remettais au sport ? »

  La question revient tous les ans dès l’arrivée du printemps. Les températures commencent à flirter avec des valeurs quasiment estivales — au moins une bonne quinzaine de degrés — qui rendent supportable la perspective d’une course en boucle dans un parc. A priori, l’idée paraît bonne. On a, le jour précédent, contemplé avec consternation dans un miroir le reflet blafard du gras accumulé pendant l’hiver. Le bronzage de l’été dernier a disparu, laissant la peau blanche et ramollie par des mois de sédentarité. C’est mi-résigné, mi-fâché par ce relâchement honteux, mais convaincu de la nécessité de retrouver rapidement une activité physique, que l’on enfile un vieux t-shirt, un short informe et des baskets poussiéreuses avant de sortir de chez soi, trottinant déjà.
On déchante cependant assez vite. Un vent frais souffle en bourrasques poussiéreuses ; les gaz d’échappement empuantissent l’atmosphère, et par cette fin d’après-midi, on se sent légèrement décalé. Les gens que l’on croise, en habits de ville, semblent porter un regard accusateur sur les mollets blancs et velus, sur la chair flaccide ainsi exposée. La tenue de sport revêtue à la va-vite paraît, avec ces quelques minutes de recul, de fort mauvais goût. Le t-shirt un rien trop grand tombe mal sur des épaules étroites et le short délavé ne dévoile que trop une absence flagrante de musculature. On marche vite pour écourter ce long moment de solitude dans l’avenue bondée. On se convainc qu’il s’agit là d’un échauffement.
En parvenant au parc, on est déjà un peu essoufflé. Une légère tension commence à se faire sentir dans les mollets. Le vent a cessé mais le temps reste obscurci de nuages lourds et gris. Devant, sur les berges du plan d’eau central, quelques canards sommeillent, la tête dans leurs plumes.
Pour la forme, on sautille sur place, on s’autorise un bref sprint, on trébuche sur un caillou. Un coup d’œil de gauche et de droite pour vérifier que nul n’a été témoin de cet échec, et l’on part pour une demi-heure de course à allure réduite. Il faut bien commencer doucement pour progresser.
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  Après cinq minutes, le début de tension musculaire se transforme en engourdissement. On a l’impression de piétiner, mais, le souffle court, on peine à dérouler une foulée convenable. Deux minutes plus tard vient le premier point de côté. On se force à respirer plus amplement, ne serait-ce que pour paraître décontracté. En sens inverse passe un groupe de coureurs aguerris vêtus de noir et d’orange moulants. Le bruit régulier de leur longue foulée passe en coup de vent puis disparaît en même temps qu’eux derrière une butte, ne laissant dans l’air qu’une légère odeur de sueur.
Dans la bouche, la salive, que l’on ne peut plus avaler sans perdre le rythme de respiration si difficilement acquis, s’accumule en glaires pâteuses. On ne se résigne pourtant pas à cracher : dix mètres devant, un groupe de quinquagénaires en habit de course marche lentement, échangeant à voix haute des plaisanteries grasses. La bouche pleine, on les double aussi vite que l’on peut pour échapper à leur regard. Au premier tournant, on tente d’expectorer l’humeur collante dans une poubelle. Raté.

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On parvient péniblement à boucler un tour de parc — environ deux kilomètres et demi — lorsqu’un vieil homme double par la gauche. Un vieillard frêle, noueux, presque rabougri. Ses jambes maigres s’agitent avec régularité. Très vite, il n’est plus qu’une silhouette lointaine. On refuse de s’en laisser ainsi compter. Supposant être suffisamment échauffé, on force le pas. Au moins pour se donner une contenance alors que le groupe d’habitués passe de nouveau — à une vitesse faramineuse. Cinq cents mètres plus loin, le diaphragme brûlant, pris de nausée, on s’effondre sur le bas-côté herbeux. Dans le ciel rosissant, un héron passe lentement.
On se relève péniblement. Au total, on aura couru vingt minutes. « C’est mieux que rien », se console-t-on. Soufflant, traînant les pieds, on se rend aux dispositifs pour les étirements installés de l’autre côté du plan d’eau. Le crépuscule est bien avancé quand on y parvient enfin, et un nuage de moucherons a décidé d’élire domicile au-dessus pour la nuit. Dans les buissons, quelques lapins toisent avec mépris le bipède présomptueux au t-shirt délavé mouillé de sueur âcre. Il est plus que temps de rentrer.

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  Le retour est encore plus difficile que l’aller. Tandis que les citadins sortent pour se rendre qui au restaurant, qui au cinéma, on marche péniblement, le visage rougeaud, les muscles refroidis et douloureux, cependant que tombent les premières gouttes d’un orage soudain.
Trente secondes plus tard, un rideau de pluie dense s’abat sur la ville. Les vêtements sont très vite traversés par les trombes d’eau glaciale, mais on ne peut guère boitiller plus vite. Courir, n’en parlons même pas.

  Le lendemain est tout aussi ardu. Rentré frigorifié la veille, on s’était couché tôt après un dîner protéiné constitué majoritairement d’œufs, de poulet et de haricots verts, pensant que les muscles allaient se réparer après une bonne nuit de sommeil. Ce matin, on ne peut que constater l’évidence : rien n’aurait été plus faux. Plus fatigué qu’au coucher, les jambes percluses de courbatures, on peine à s’asseoir dans les draps défaits. Dans un coin, les chaussettes jetées là le soir précédent répandent une odeur de vestiaire. Péniblement, on se traîne jusqu’à la cuisine en évitant les coins de meubles que l’on a depuis longtemps appris à craindre. Dehors, la ville est grise. Il pleut. Il est l’heure d’aller travailler.

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