Exagération : Tour de France

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. J’ai rencontré Steven au bord de la route. Il a tout de suite accepté d’avancer sa voiture pour que je puisse garer la mienne et installer mon siège et mon parasol. Sous le sien, devant son petit 4×4 gris, il me présente Jessica, sa compagne — bientôt sa femme, m’annonce-t-elle fièrement — et leurs enfants, le petit Enzo — en marcel et casquette comme son père — et sa grande sœur Léa, en robe d’été comme sa mère. Les deux gosses mangent une glace tandis que leur paternel sirote une bière tout juste sortie de la glacière. La mère, elle, s’évente avec un magasine people dont les pages, en voletant dans la brise chaude, dévoilent quelques grilles de sudoku partiellement remplies.

  C’est une belle journée de juillet, et la petite famille attend comme bien d’autres, avec une impatience contenue, le passage de la caravane publicitaire du Tour de France. Alignés de chaque côté de la départementale chauffée au point qu’elle semble, au loin, couverte de flaques illusoires, des jeunes, des vieux, des familles similaires à celle qui venait de m’offrir le confort d’une place attendent de même. D’aucuns se connaissent, à les voir deviser ; ou peut-être est-ce leur intérêt commun pour le vélo — ou simplement l’ambiance de la grande boucle — qui les pousse à converser ainsi avec leur prochain. Les enfants jouent sur le talus herbeux sous la surveillance attentive de quelques adultes trop inquiets pour les quitter des yeux. Partout, ce ne sont qu’enfilades de parasols chamarrés, de carrosseries lustrées — car il a fallu avant de se déplacer mener l’auto au lavage automatique ; hors de question d’être moins apprêté que d’autres. Ceux qui parviennent à rester en place, préférant l’ombre douillette des parasols à la lumière aveuglante de ce début d’après-midi, sont installés aussi confortablement que faire se peut dans divers modèles de transats et chaises pliantes ; mais les mieux lotis d’entre tous sont encore les vieux routards du Tour — les aguerris, ceux qui savent. Eux sont venus en camping-car. Ce sont en général les mêmes que l’on retrouve à chaque étape, ces sexagénaires suivant la grande boucle avec assiduité, par dépit de n’avoir plus guère à faire pour occuper leurs journées d’été depuis leur sortie — pour cause de retraite — du marché du travail où ils avaient passé les quarante années précédentes à se plaindre de ne pouvoir vivre en-dehors des journées de boulot.

  De mon côté, je déplie tranquillement mon siège contre ma vieille voiture et je sors un bouquin. Pas quelque chose de très audacieux ni de très littéraire, un ouvrage de science-fiction un peu tapageur qui aidera le temps à passer. Je ne suis pas là que pour le vélo, bien sûr ; l’affirmer serait mentir. En plaine, on n’a que trop rarement l’occasion de voir vraiment les coureurs — en trente secondes, c’est plié, le peloton a passé en coup de vent ; ne reste plus alors qu’une odeur de sueur rance et quelques emballages de biscuits énergétiques dans le sillage des vélos. Il faut venir plus tôt et apprécier l’ambiance. Elle fleure encore bon l’insouciance des étés du vingtième siècle, avant que les premiers scandales de dopage n’aient terni l’image du cyclisme professionnel, quand les étapes de montagne étaient plus faites d’aventure et d’héroïsme que de compétition.

  Une clameur diffuse annonce l’arrivée de la caravane publicitaire. Les visages des spectateurs en alerte se tournent vers le sud de la route droite, d’où provient la rumeur. Là-bas, par-delà les ondulations engendrées par la chaleur de l’asphalte, on devine un mouvement de foule. Le bruit enfle ; les premières sonneries d’avertisseur se font entendre. Les véhicules de la procession grossissent peu à peu et l’excitation de la foule enfle. Les enfants terminent leurs cônes de glace, leurs parents relâchent leur surveillance, les vieux briscards descendent de leur camping-car et tous convergent vers le bord de la route. Moi-même, déconcentré par le tumulte grandissant, je marque ma page et ferme mon livre, curieux de suivre l’événement publicitaire pour lequel, rien ne sert de s’en cacher, la moitié de spectateurs est présente.

  Moins pressé que la plupart, je suis laissé quelques pas en arrière par les autres, qui envahissent peu à peu la route. La progression des voitures est difficile, mais à force de zigzags et contournements, l’avant de la colonne parvient à ma hauteur. Dans les véhicules aux couleurs de nombre de marques de bières, de lessives, d’hôtellerie, de cochonnaille, les conducteurs serrent les dents. Un mauvais coup de volant, une vitesse un peu élevée, un moment d’inattention et un spectateur pourrait être heurté — ce serait alors au sponsor de payer les frais d’hospitalisation ou d’obsèques, selon la gravité de l’accident, et les salaires en pâtiraient. Dans des chars d’apparence au mieux risible, au pire vulgaire, des hôtesses accortes en tenue légère dansent au son d’un tube craché par des haut-parleurs.

Les spectateurs s’agitent et poussent vers la caravane. Les plus audacieux frappent aux vitres et reçoivent pour salaire de leur témérité un regard assassin du conducteur. Les premières insultes fusent. « Salopes ! » « Ah, cochonnes ! »

  Obéissant à quelque mystérieux signal — provenant sûrement d’une oreillette où un manager zélé dicte ses instructions —, les jeunes filles postées sur le toit des véhicules commencent à distribuer au public quelques menus objets. Stylos, mugs en plastique, casquettes, mini-saucissons. Devant moi, un adolescent bondit pour se saisir d’un couvre-chef aux couleurs d’une chaîne d’hôtels à bas coût. Aussitôt, son voisin lui bourre les côtes de coups de coude. Le jeune s’écroule tandis que l’homme triomphant brandit sa casquette. Un instant interdite, la masse des déçus de n’avoir pu récupérer leur dû dès la première salve monte à l’assaut. Trois mètres sur le côté, j’aperçois Steven en train de jouer des coudes sous les encouragements de sa famille. Enzo, sur les épaules de sa mère, agite un fanion « Cochonon, le saucisson des champions ».

  Coincées par la presse, les voitures tentent de se frayer un chemin ; d’en haut, les hôtesses lancent les objets avec force et précision à hauteur de tête. Des cris de douleur retentissent lorsque les mini-saucissons secs touchent au but. En milieu de colonne, un des chars est complètement bloqué malgré les efforts du conducteur. La jeune fille sur le toit décoche avec vigueur un mug en plastique, broyant le nez d’un spectateur un peu trop agressif. Celui-ci s’effondre en pissant le sang. Sa famille outrée se porte à son secours. En quelques secondes, la voiture est retournée et ses occupants livrés à la fureur des spectateurs déchaînés. Les hurlements de l’hôtesse sont vite noyés par la marée d’hommes en sueur qui se referme sur elle.

  Derrière, les suivants sont bien décidés à ne pas finir comme leurs collègues. Dans un rugissement, une 2CV tente une percée. Devant l’accélération, la foule reflue. Un enfant est entrainé sous les roues, puis un autre, et enfin un vieillard, pas assez agile — mais la voiture cale sur ce dernier corps, trop volumineux. Ceux qui avaient reculé entreprennent de piller méthodiquement tant le coffre que les blessés, laissés nus dans le fossé. À cet endroit, la route est totalement bloquée.

  Devant, deux voitures sont parvenues à s’échapper et filent déjà à grande vitesse vers la ligne d’arrivée. Sur le goudron, les gens en sont venus aux mains entre eux. Ils s’arrachent des mugs brisés, des bouteilles d’eau vides, des fanions en papier. Le mégaphone crache toujours sa musique insupportable. Devant moi, une femme étrangle un enfant qui portait son bob siglé avec ostentation. Je ne vois plus Steven. Sur l’accotement, les plus inquiets se sont retranchés. Entre leurs voitures, ils défendent chèrement les goodies acquis au péril de leur vie contre les hordes sanguinaires. M’étant retrouvé par hasard en possession d’un sachet de saucissons, je suis assailli par un vieux couple que toute raison semble avoir définitivement quitté. La femme tente de s’accrocher à mes vêtements tandis que son mari s’avance, un pied de parasol à la main. Un pied de parasol terriblement aiguisé. En désespoir de cause, j’ouvre le sachet de charcuterie et jette son contenu au beau milieu de la bataille. Les yeux fous du vieux suivent sa trajectoire, reviennent à moi. Il bat un instant des cils, comme hébété, puis se retourne et se jette dans la mêlée. Un homme qui se trouvait sur sa route, bien que fort solidement bâti, est proprement embroché. Il trouve toutefois la force de tendre le bras et de broyer les cervicales du vieillard, qui rend l’âme dans un gargouillement obscène.

  Du sud parvient un nouveau bruit. Un vrombissement qui croît avec régularité, couvrant le vacarme de la musique, des cris, des coups et des gémissements des blessés. La foule cesse un instant de s’agiter, et les regards enfiévrés se détachent des véhicules publicitaires immobilisés. L’hélicoptère de la télévision publique, orné des logotypes de divers grands groupes de téléphonie, d’immobilier et de travaux publics, cercle au-dessus de la caravane. Puis, sans sommation, les premiers tirs de mitrailleuse lourde retentissent. Bien vite, la foule se disperse. Les gens paniqués cherchent qui l’abri d’un buisson, qui celui d’un camping-car. La route se vide alors que pleuvent les projectiles meurtriers. Je saute dans le fossé, où je me roule en boule en attendant que passe l’averse.

  Quand le staccato cesse enfin, il ne reste plus sur l’asphalte que des dizaines de cadavres ensanglantés — victimes aussi bien des balles que de leurs semblables. Sur cette macabre jonchée, la caravane passe. Les gens se relèvent un à un et applaudissent frénétiquement. Enfin, dans le silence revenu, seulement troublé par les pleurs d’enfants déçus de n’avoir pas obtenu l’objet qu’ils souhaitaient, la dernière voiture du cortège, un tout-terrain équipé à l’avant d’une large pelle triangulaire, déblaie la route des corps chauds.

À mes pieds roule celui d’un homme encore jeune. Son marcel blanc est taché de sang, de poussière et de goudron fondu. Steven git au sol, mort, les yeux ouverts fixés sur le ciel. Devant leur voiture, sous le parasol, Jessica, Enzo et Léa contemplent la scène, silencieux. Ils semblent à peine réaliser ce qui vient de se passer.

De mon côté, je fouille mes poches. Dans la confusion, j’ai récupéré un stylo, un porte-clefs et deux mugs à l’anse brisée. En guise de réconfort, je les laisse à la jeune veuve et à ses gosses. Eux me sourient, et en me détournant, je ne peux m’empêcher d’entendre la voix aigüe mais un peu rauque, mal finie, du gamin.

« Maman, pourquoi il a l’air triste, le monsieur ? »

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Buren, l’éducation et l’honnêteté

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  Je vous avoue que je me suis tâté un moment avant de l’écrire — pour des raisons d’emploi du temps, principalement, et ensuite parce que tout semblait avoir été dit sur le tramway, son prix, son art et la communication généreuse faite autour de l’ensemble.

Et puis, au détour de ce billet chez Gaël « De tout et de rien », je suis tombé sur un bout d’interview donnée par le sieur Buren à France Bleu — et comme il n’est rien que j’apprécie plus que de me faire du mal, je l’ai écoutée. Vous pouvez encore la trouver sur ledit blog, mais je vous facilite la tâche en vous retranscrivant ici les paroles de M. Buren :
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  « On offre quelque chose et qui va frapper de plein fouet un public dont la grande grande majorité ne sait absolument pas — et j’insiste bien là-dessus, ce n’est pas de sa faute — de quoi il retourne. On ne sait pas regarder. On n’apprend pas, ça. Je pense que ça explique plein de choses. Pourquoi l’architecture en général est si moche et désastreuse, c’est parce que non pas que tout le monde s’en fout mais il n’y a aucune éducation donc en fait beaucoup de choses arrivent à voir le jour qui, s’il y avait un tout petit peu plus de critique ou d’œil aguerri, il y a des choses qui sans doute ne se feraient pas. »
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Passons outre le ton condescendant où perce l’indignation de l’artiste blessé de voir son génie remis en question et attaquons-nous au fond. Que monsieur Buren nous raconte-t-il, en une minute à peine ?
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  Le public est supposément inculte. D’après l’artiste, si ses créations, disposées tout le long du tramway, suscitent de telles réactions, c’est avant tout parce que la « grande grande (sic) majorité du public ne sait absolument pas […] de quoi il retourne. » Les choses sont posées : Tourangeaux, vous n’êtes pas assez cultivés. Lisez, reprenez des études ou que sais-je, mais faites-le promptement, sans quoi jamais vous ne serez en mesure d’apprécier l’art de M. Buren à sa juste valeur.
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  Mais ce n’est pas de sa faute ! Heureusement pour le bon peuple « frappé de plein fouet » par une œuvre qui le dépasse, M. Buren est empathique et magnanime. Il comprend et ne juge pas : si nous ne pouvons saisir les tenants et aboutissants de ses créations, ce n’est pas de notre faute. Simplement, nous n’avons pas été éduqués. Le Tourangeau moyen, c’est l’homme à l’état de nature, le bon sauvage — le brave gars. C’est à se demander à quoi sert l’histoire de l’art que l’on enseigne dans les collèges.

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  Mais bon, quand même, les gens abusent un peu. Mine de rien, nous dit M. Buren, nous serions presque criminels à force d’inculture. Le défaut d’apprentissage du regard artistique chez la plupart conduirait à l’érection de bâtiments tous plus laids les uns que les autres, qualifiables sans trop forcer le trait d’aberrations architecturales. Attention, je ne parle pas d’une malheureuse faute de goût posée de-ci de-là entre deux chefs-d’œuvres ; c’est bien « l’architecture en général [qui] est si moche et désastreuse ». Soyons clair : les gens cochonnent, ce sont d’ineptes tâcherons.
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  Il serait bon d’être un rien honnête… Pourquoi ne pas avouer, M. Buren, que vous avez eu comme tout artisan un cahier des charges à suivre et que, prisonnier de ce carcan, vous n’ayez eu d’autre choix que de livrer une production inférieure à ce qu’elle aurait pu être dans d’autres conditions ? Pourquoi ne pas concéder qu’au regard du financement qui vous était alloué, vous n’ayez fait que ce que vous pouviez ? Concevriez-vous tant de honte d’admettre enfin que votre art ne colle tout simplement pas avec le tuffeau et l’ardoise de nos immeubles ?
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  Toutefois, il est un point sur lequel je rejoins monsieur Buren. « S’il y avait un tout petit peu plus de critique ou d’œil aguerri, nous dit-il, il y a des choses qui sans doute ne se feraient pas. » À ceci, on ne peut qu’acquiescer, mais croyez-moi, des yeux aguerris se sont posés sur vos colonnes qui les ont trouvées odieuses. Des yeux profanes les ont observées et photographiées, qui les ont trouvées belles. Ce n’est pas une question de connaissances, de culture ou d’intelligence — c’est une question de goût, et il convient d’accepter que l’on remette en question même ceux d’un artiste connu.
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  Pour finir, je vous offre mon point de vue. Si M. Buren est, comme l’explique le site du tram’, un observateur attentif des lieux où il place ses créations, je ne puis que constater que l’analyse, cette fois, ne fut sûrement pas assez longue. Aussi aigu soit son esprit, il ne sera jamais aussi au fait de ce qui convient à Tours que ceux qui y vivent et la traversent tous les jours.
« Buren parle lui-même «d’instrument pour voir», car paradoxalement, en se limitant à un motif unique, il parvient à un élargissement du champ visuel du spectateur », vante le site de Sitcat.
Pour le coup, c’est raté, on ne voit plus que cela.

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Tous Sablais, mais pas trop mouillés

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  Tous Sablais

Il est des invitations que l’on ne veut décliner, même si le temps s’annonce capricieux, que l’on ne dispose pas de vêtement de pluie et que l’on aimerait, un samedi matin, se lever après 4h du matin. On ne veut décliner, attiré d’abord par l’océan que l’on n’a plus contemplé depuis plusieurs mois, alléché ensuite par la perspective d’un déjeuner sur la plage.

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On découvre ensuite les rues et ruelles étroites des Sables d’Olonne, point encore trop remplies en ce début de matinée.

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Une pause aux halles de style Baltard, dont les arches métalliques peintes de vert d’eau abritent le marché couvert…

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puis on entre dans l’église Notre Dame de Bon Port, où les maquettes de voiliers suspendues au plafond portent chance aux marins.

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On quitte bientôt les allées encombrées pour rejoindre l’Île Penotte, petit quartier calme et pittoresque aux rues ornées de motifs réalisés en coquillages par une artiste locale (et sûrement très patiente).

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Il est temps de franchir le chenal.
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Les maisons colorées de la Chaume attendent.
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Pas trop mouillés

  On sort ensuite de la ville pour rejoindre les marais salants. Las, un orage soudain nous force à nous réfugier dans le clocher de l’église Saint Martin de Vertou de l’Île d’Olonne. De là, nous contemplons les marais que nous ne pourrons approcher — en jeunes inconscients, aucun de nous ne portait sur lui de quoi affronter l’ondée.

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Comme tout jour qui débute, celui-ci se termine, mais heureusement, pas sous la pluie. Allez, salut les Sables !

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